
J'ai fermé désormais la porte de mon livre,
Comme un marin sa voile
au mat d’un bateau ivre
De jour comme de nuit les mots tels un cyclone
Explosaient dans ma tête et mon corps en frisonne.
O mes mots je vous aime, et de vous, ris et pleure,
Au fond de ce jardin, dont je fais ma demeure…
Portez moi sur vos flancs ainsi qu’un goéland
Volant bien au dessus des eaux de l’océan
Car avec vous, si loin, je ne suis plus qu’un point
Aux confins d’horizons dont on ne revient point…
J’y ai lissé mon aile en laissant choir ma plume
Qu’une vague engloutit au fond de son écume…
Mon Ange de ce soir tes yeux
pleurent la vie,
La vie évanouie au déclin de l’espoir,
De cet homme si bon, encore le revoir…
Si ce n’est dans le ciel ou dans tes rêveries…
Mon Ange, tes cheveux pleurent sur tes épaules…
Un jour tu l’as quitté sans savoir que jamais
Tu ne pourrais poser encore un doux baiser
Sur sa joue et sentir son souffle qui te frôle…
Mon Ange dans la nuit tu caches ta douleur
De n’avoir pu au moins lui dire « Adieu, grand
père »
Et prendre encor sa main rugueuse autant qu'austère
Que jadis tu serrais pour ne pas avoir peur...
Mon Ange, je le sais, son destin t’a trahi
Sans te laisser le temps de rattraper ces heures
Et c’est sur ton piano que tu penches et tu pleures
Dressant, d’une musique, un pont dessus l’oubli…
Mon Ange, écoute moi, dans le chuchotement
D’indicibles regrets, d’une émotion si pure,
Je voudrais protéger ton cœur d’une parure,
Faire voler pour lui des notes au firmament…
Mon Ange de tes pleurs versés devant la croix,
C’est l'Amour infini, en offrande à son âme,
Que j’ai vu s’élever, vibrant comme un flamme,
Défiant l’éternité d’un si profond émoi…
Peintures : Franz Xaver Winterhalter
(Menzenschwand,
en Forêt-Noire, le 20 avril 1805 – Francfort-sur-le-Main, 8 juillet 1873